20 février 2009

La Lucarne - Janvier 2009 - Robot

Voici le texte de Marc Duran pour La Lucarne Janvier 2009 (nous avons toujours un peu de retard ...)

Quotidien d'un robot incarné

   

 

Un air martial joué par une trompette électronique, deux fugues synthétisées qui s‘enchevêtrent, et le chant du coq, constituent le corps musical de la fonction réveil de mon téléphone portable.


Cet amalgame mélodique, surgit simultanément de mon appareil, tous les matins, du lundi au vendredi, à sept heures précises.


Je me lève avec un café léger, sans lait à cause du cholestérol, et deux sucres. S‘il reste des bouts de pain de la veille, voire l‘avant-veille, je les trempe jusqu‘à faire une pattée, et je vide mon bol à la cuillère à soupe en regardant la télé. Puis je m‘habille sans trop d‘énergie ni effet de style, il faut dire que le tour de ma garde-robe est vite fait. Je sors sur le palier et j‘appelle l‘ascenseur après avoir refermé la porte de mon appartement à double tour, les trois verrous. Les assurances, en cas de vol, ne remboursent que si la porte est munie de trois points de fermeture. Quand l‘ascenseur arrive, il y à toujours monsieur Kaiser dedans, mon voisin, cadre d'une entreprise à chauffages.


Depuis trois ans que j‘habite ici, je ne l‘ai jamais vu ailleurs que dans l‘immeuble. Si, deux ou trois fois à la boulangerie Ménard, encore un peu dans les rues du quartier, seulement de loin, " silhouettiquement ". Je peux dire, que les quatre vingt quinze pour cent de fois où nous avons été réuni, c‘était dans la promiscuité de l‘ascenseur. Cet aspect intime en ce qui concerne notre relation me confère le droit d‘affirmer sans risquer de passer pour un menteur, que Kaiser refoule sévèrement du goulot et  ce n‘est pas ses bonbons à la menthe qui vont changer la mise.


Le matin, pendant qu‘il meuble verbal, je pense toujours à la blague du mec qui pue du bec, qu‘a rendez-vous avec une nana, qui se bourre de pastilles senteur forêt pour parer à cet inconvénient. Quand il ouvre la porte à la gonzesse, elle prend un air, et dit " c‘est drôle, il y a comme une odeur, de quelqu‘un qui aurait chié derrière un sapin ".


Nous sommes rejoint, deux étages plus bas par madame Estève. Une veuve, son mari l‘a quittée, elle use de cet euphémisme qui sème la confusion pour qui ne connaît pas sa vie. Depuis qu‘a commencé son veuvage elle doit travailler, pour l‘argent bien sûr mais pour oublier aussi.


Estève, le temps a fait son travail, mais il semblerait qu‘il l‘ait bâclé, sous ses habits on devine des formes qui pourraient redonner de l‘appétit, de la vigueur à qui l‘aurait perdue. Une libération " phéromonale " stimule à penser que le feu, même enfoui, n‘en est pas moins éteint. J‘ai déjà imaginé, plusieurs fois, que, n‘y tenant plus, elle me faisait des avances, et que par charité je la laissais assouvir ses envies, ça me titille le système et constitue le motif d‘une de mes nombreuses masturbations quotidiennes. Mis à part ce patrimoine mental, je ne sais pas grand-chose sur elle, si ce n‘est qu‘elle est employée de mairie dans une cantine d‘enfants. Avec Kaiser, ils font un couple d‘aquarium, rassemblé tous les matins dans le mètre carré qui délimite l‘espace du vieil ascenseur en bois, craquant de toutes parts et qui s‘arrête dans un sursaut comme s‘il était retenu par des élastiques.

Ils me dépassent en taille tous les deux d‘un bon " dix centimètres " quinze pour monsieur, ça m‘intimide, pendant la minute de descente nous sommes comme une famille, je fais l‘enfant, et nous avalons de conserve le reste des étages jusqu‘au hall d‘entrée.


Arrivé en bas, comme toujours, madame Ribeiro la portugaise de service nettoie le couloir à grandes eaux. Nous passons devant elle, en rang d‘oignons, en lui souhaitant une bonne journée, la démarche hésitante, les uns sur les pas des autres pour salir le moins possible.


Nous exécutons cet instant avec la mécanique du rituel.


Une fois à l‘air libre,  Estève et Kaiser se dirige vers le parking, chacun à sa voiture respective, et c‘est là qu‘on se dit au revoir, tandis que je prends le chemin opposé pour me rendre à la boulangerie " Ménard " acheter mon pâté à la viande.


Les Ménard sont une famille de boulanger depuis plusieurs générations. Dans la boutique il est possible de remonter la saga en suivant à contre sens du temps les photos accrochées aux murs.


On y apprend que le pain était déjà la spécialité de la maison avant même l‘invention de la photographie, cette période est représentée par des dessins réalistes, montrant les aïeux, les mains dans la farine.


Les Ménard me dégoûtent. Le mot n‘est pas trop fort. Il plane sur eux un air de collaboration avec l‘autorité. Avare, au point de toujours surprendre, le pâté à la viande coûte un euro cinquante deux centimes, deux centimes de plus qu‘ailleurs. Un jour, j‘ai payé mon pâté avec un billet de cent euros. La vieille Ménard a demandé à sa belle fille d‘aller faire de la monnaie à l‘étage, et la bru est redescendue avec quatre vingt dix huit euros et quarante huit centimes. Voilà.


Je sors de la boulangerie avec mon en cas de dix heures, et je longe le boulevard saint Marcel jusqu‘aux Gobelins. Dans ces environs, il y a une rue qui se nomme " du fer à moulin ", c‘est là que je travaille, dans une librairie musicale " import diffusion musique " " I D M ". Distributeur de livres musicaux, le patron, monsieur Merson, tient ça de ses ancêtres, une affaire de famille, comme chez les Ménard, c‘est ce que dit le  logotype.


Ils diffusaient déjà les première partitions des romantiques lorsque tout était expliqué de la main du maître, sur papier, " avec passion ", " plus lent ", etc.


Maintenant c‘est le  song-book .


Les valeurs sûres ? :  John Lennon, Georges Brassens, cinq par commande, trente commandes par jours, puis les autres, rayon jazz, classique, pop.


Un vaste hangar avec des étagères remplies de song-book et des bureaux en bout.


Mon boulot consiste à emballer, faire des colis, amener à la poste ceux destinés à la province, ou  livrer une fois par semaine en général le mercredi, les commandes pour Paris intra muros avec une Renault express prévue pour cet usage, que je peux, sous réserve de le demander longtemps à l‘avance, utiliser le week-end à des fins personnelles.


Au boulot, c‘est la routine, on s‘y emmerde un peu, comme partout d‘ailleurs.


Côté professionnel, enfin là le mot profession perd considérablement de son sens, Je travaille avec Loïc, c‘est mon supérieur direct, il écrit les commandes que j‘emballe.


Il y a aussi Noëlle la comptable, bonjour bonsoir, pas plus.


Monsieur Jonc, le directeur commercial qui passe son temps à me surveiller et France, la secrétaire de direction, elle est jolie grande et sent bon. Ce qu‘il y a de bien avec les parfums, c‘est qu‘ils nous maintiennent dans la bienséance, on peut renifler à distance.


A l‘abri des étagères,  je l‘épie, j‘ai développé une fixation pour ses pieds. Souvent, dans son bureau, elle est déchaussée et l‘extrémité foncée de ses bas au niveau des doigts de pieds, m‘excite. Je ne me l‘explique pas, ni ne cherche à savoir à quelle déviance ça appartient, une obsession triviale, mais il ne m‘en faut pas moins pour éveiller mes sens et aller me branler pendant un bon quart d‘heure, plusieurs fois par jour dans les chiottes au fond du hangar. Ce style de vie au travail c‘est transformé en routine et mon va-et-vient a fini par chatouiller la curiosité et les soupçons de Mr Jonc, qui depuis quelque temps rôde autour des toilettes après que j‘en sois sorti.


Souvent, Il surgit au détour d‘une rangée de livres, s‘approche de moi et me demande si je m‘en sors et s‘enquiert de l‘état du stock (à moins de cinq exemplaires d‘un produit, par exemple, Brassens " greatest hits " je dois en référer à Loïc). Pendant qu‘il me parle, Jonc cherche à savoir ce que j‘étais en train de faire, et roule des yeux. Peut-être qu‘il croit que je vole ? Que je cache des song-books dans les toilettes ? Mais je n‘ai rien à me reprocher de ce côté-là, j‘emballe honnêtement, sans passion certes, mais rien ne manque, pas plus qu‘à France, je ne l‘embête pas. Je l‘espionne avec égard, déférence, et seulement ses pieds, y a pas de mal, la pensée n‘étant pas délinquante, ce que j‘imagine aux gogues, en paluchant, je le redis, je pioche dans le patrimoine mental, à la rigueur et dans un raisonnement psychanalytique, on peut penser que je me fais du mal mais j‘en ai pris mon parti depuis déjà un bon moment. Je vis avec mes " pignoles " comme d‘autre avec leur poisson rouge, simple compagnie.



Jonc ferait mieux de surveiller Loïc c‘est un mordu de littérature, il lit de tout, a une opinion sur tout. Au boulot il n‘est pas concentré il est à sa passion et n‘en fout pas une, ou quand il fait, c‘est n‘importe quoi. Il se trompe avec les commandes et je suis toujours à livrer le mauvais colis à la mauvaise personne. D‘ailleurs il va se faire virer un de ces quatre,  peut-être que j‘aurais sa place. Tandis que moi, de me tirer sur la tige, n‘altère nullement au déroulement de ma vie si ce n‘est le temps amputé à celle-ci. Dix minute par ci, par là, rien de méchant. Bien sûr on pourrait trouver à redire et faire de " par ci, par là " un calcul de probabilité, construire une chaîne plus ou moins longue de chiffres qui atteindrait grosso merdo le nombre de 600 mille masturbations à ce jour. Mais je suis libéré de tout complexe et quelques fois même j‘en aborde le sujet, ça lasse l‘interlocuteur. Un jour par exemple, Loïc parlait philosophie, passionnément, il était question des épicuriens et de leur rapport au plaisir de la chair. Il disait qu‘ils allaient au bordel. J‘y ai vu là un wagon dans lequel je pouvais sauter et je lui ai dit que moi, tel que j‘étais, là, devant lui, j‘en étais à ma quatrième branlette. Il s‘est arrêté de parler, m‘a considéré un bref moment et a repris la haute volée. Je suis retourné à mes colis, entre temps j‘ai maté France, deux aller retour aux chiottes et le reste de la journée c‘est déroulé normalement.



Quand je suis rentré chez moi, Kaiser et Estève étaient dans le hall d‘entrée à attendre l‘ascenseur et lorsqu‘ils m‘ont vu, Kaiser a bloqué la porte dans sa position ouverte et nous nous sommes engouffré dedans, baignés aussitôt dans une atmosphère de " yin et yang " olfactif.

Le bon parfum d‘Estève et l‘haleine bilieuse de Kaiser.


Une fois chez moi, j'ai maté la télé, j'ai fait chauffer du cassoulet en boite, d'une bonne marque, en tout cas plus chère que les autres, ensuite je me suis masturbé, l'ignoble service.


Et puis quoi ? Dois-je en recevoir l'anathème ? J'outrepasse peut-être les lois de la morale ?


Hé ! Je cultive ma déviance libidinale, ho ! Merde ! Je suis simplement dans mon temps, celui du bonheur subjectif, du plaisir, du self love, de la volupté minute. Je n'ai rien à craindre d'un Dieu vengeur des fautes et rémunérateur de la vertu… Quoique !


Loïc, il  se tire pas sur l'élastique peut-être ?  Passionnément.


Non ! Allez  vous faire, mes doux seigneurs, les pisse petits.


Ne jugule pas le plaisir mais exacerbe le, déculpabilise toi.


Take a wolk on the wild side.


Je me suis endormi.

Marc DURAN - Janvier 2009 - tous droits réservés.

Posté par madoliere à 17:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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